Critiques contre la presse privée Il faut franchir le miroir pour atteindre la réalité
- Écrit par Ibrahim YERO (Le Canard déchaîné N° 546 du 13 aout 2012)
Ça reprend ! Les critiques et condamnations de la presse refont surface, les rencontres aussi.
En fin de semaine dernière, le Ministère de la Communication et l’ONC ont réuni les journalistes et les représentants des organisations socioprofessionnelles du secteur des médias pour débattre du comportement de certains journalistes qui font preuve de dérive dans le traitement et la diffusion de l’information. Cette rencontre n’est pas la première du genre. Il y a quelques mois déjà l’actuel ministre de tutelle a jugé utile d’échanger avec les acteurs sur la même question d’éthique et de déontologie des médias. Alors, que faut-il retenir de tous les reproches faits à la presse privée, mais surtout qu’est-ce qui est à la base des manquements constatés et dénoncés ? L’analyse du Canard déchaîné...
Manque de professionnalisme, écrits partisans, publication de fausses informations, attaques gratuites, atteintes à l’honneur et à la dignité de citoyens, accusations infondées, règlement de compte … (la liste n’est pas close) sont les réprimandes dont est accusée la presse privée et particulièrement écrite. Ce qui n’est pas tout à fait faux. Mais le fait est que le plus souvent, on lie ces torts à un manque de formation, des conditions de vie et de travail précaires et à la prédominance d’un esprit dangereusement partisan. En général on ne va jamais au-delà de ces explications un peu trop simplistes. En réalité, il y a 3 sortes de journalistes et de médias au Niger.
Le premier groupe est celui des passionnés, qui ont choisi le métier par amour et qui compte bien réussir à se faire une popularité par le travail bien fait. En conséquence, ils ont suivi une formation professionnelle en bonne et due forme. Le second groupe est celui de ceux qui ont atterri dans le métier par hasard sans formation formelle. Mais ils ont appris à aimer le travail et à l’exercer dans des conditions professionnelles car s’étant évertués à se former sur les techniques de base de l’éthique et de la déontologie du journalisme. Et enfin, il y a la catégorie qui regorge des gens ayant une formation professionnelle formelle en journalisme et d’autres qui n’en ont pas mais le point commun est qu’ils ont tous choisi de faire le métier pour engranger le maximum de dividendes, peu importe comment ni avec qui les avoirs l’essentiel étant de s’en mettre plein les poches.
Côté médias, c’est à peu près les mêmes profils. Certains ont créé leur organe de presse pour faire des bénéfices comme n’importe opérateur économique qui installe une entreprise. D’autres le font pour se positionner politiquement et servir leurs intérêts politiques. Et il y a aussi ceux qui se sont lancés dans le patronat médiatique parce qu’ils aiment bien le travail des médias et pour contribuer au processus de développement du pays. Reconnaissons tout de même que ce dernier lot est assez réduit. Les raisons des travers Dans ces différentes motivations qui ont poussé les uns et les autres dans le métier ou la création de médias, on peut retrouver quelques explications des manquements qui ne concernent pas, heureusement, tous les professionnels et tous les organes de presse. Indépendamment de tout ceci, les problèmes de la presse privée peuvent se résumer en 4 points :
- la forte implication du politique dans les affaires rédactionnelles,
- le manque de moyens,
- la problématique de l’accès à l’information et le manque de rigueur des responsables de la plupart des rédactions. Les mains politiques dans la presse Outre, l’aspect « création d’organe de presse par des politiciens » que nous évoquions plus haut, les hommes politiques nigériens ont réussi à foncièrement instrumentaliser nombre de publications soit en les finançant (surtout pour ce qui est de l’impression qui coûte si chère) soit en ‘’militisant’’ entendez en créant avec les journalistes et/ou promoteurs des liens ‘’d’amitiés’’, de ‘’services mutuels’’ ou de ‘’commun intérêt politique’’. Ceci étant, il est des organes de presse dans lesquels on ne peut publier une information, aussi vraie qu’elle soit, défavorable à un parti ou homme politique donné.
Tandis que l’on est prêt à publier toute rumeur, allégation ou même rêve que le « protégé » recommande. Dès lors, on peut aisément dire que la presse nigérienne est en partie victime de la classe politique dans son ensemble. Nos hommes politiques, lorsqu’ils sont à l’opposition poussent les journalistes à toutes les extravagances dans le seul dessein de régler les comptes à leurs adversaires. Pour la petite anecdote, qui ne se rappelle pas au temps fort du Tazartché cet organe audiovisuel (dont nous taisons volontairement le nom confraternité oblige) qui a diffusé en différé (la précision est importante) des insultes et autres malédictions proférées contre monsieur Tandja Mamadou alors président de la République en exercice ?
Pourtant ceux qui se plaignent aujourd’hui des dérives dans la presse applaudissaient, jubilaient en ce moment-là ! Alors, aujourd’hui ils comprennent que le manque de professionnalisme des médias est un véritable danger pour toute la société. Légèreté dans le traitement de l’information Si on peut féliciter les médias audiovisuels de faire, en général, un équilibre de l’information assez satisfaisant, il n’en demeure pas moins qu’ils sont en première ligne dans le manque de rigueur. Très souvent, on a l’impression qu’il n’y a personne dans nos médias audiovisuels qui relit, corrige si nécessaire les papiers des journalistes.
Tant de fautes, tant de mal-dits, tant d’incohérences, tant de répétitions, tant de banalités, tant de plagiat sur nos antennes que très souvent on a honte du métier. Pourtant un bon responsable de rédaction pourrait suffire à combler les lacunes des uns et des autres. Pire, nos médias audiovisuels diffusent souvent des informations graves dont ils n’ont aucune preuve. Leur stratégie pour semble-t-il échapper à la loi est de « parachuter », c’est-à-dire sans commentaire, un interlocuteur et laisser ce dernier faire des accusations ou des injures comme si en agissant ainsi ledit média voulait se laver en disant « c’est lui, moi, je n’ai pas dit ». Or, un média responsable doit être en mesure d’assumer toute information qu’il accepte de diffuser.
Rien que la semaine dernière, une télévision de la place à diffuser un acteur de la société civile qui accusait, se basant sur des rumeurs et sans la moindre réserve, le président d’un Etat voisin. Et comble d’ironie, cette télévision est dirigée par un acteur chevronné d’une importante organisation socioprofessionnelle du secteur des médias de notre pays. Ce responsable, n’a-t-il pas vu cet élément avant sa diffusion, ne savait-il pas que son média peut-être poursuivi sur la base de cette interview ou a-t-il tout simplement manqué de professionnalisme ? Le manque de moyens Nul besoin de redire que les journalistes du privé sont très mal rémunérés tout le monde le sait déjà.
Mais ce dont on parle le moins, c’est la précarité même des conditions de travail. Rares sont les rédactions dans lesquelles on trouve un seul téléphone mis à la disposition des journalistes pour appeler et chercher ou vérifier une information. Il n’y a pas d’indemnités de déplacement. Rien ! Tout ce qu’on doit faire pour la vérification de l’information, il faut le faire à ses frais. Et quand on est déjà très mal rémunéré, le choix n’est vraiment pas difficile. L’accès à l’information L’administration publique de notre pays est hermétique. Lorsque vous cherchez la plus banale information chez un fonctionnaire de l’Etat, il vous fait tourner en rond, le temps de contacter son supérieur, et que ce dernier contacte aussi son supérieur et ainsi de suite jusqu’au Ministre.
En fin de compte, de 2 choses l’une, soit vous vous fatiguez et vous abandonnez ou bien à la fin on vous dit d’aller écrire une demande à qui de droit. Curieusement, si c’est un média international qui cherche la même information, il l’obtient en un clin d’oeil et par téléphone ! Il y a des journalistes nigériens qui sont correspondants de chaînes internationales mais pour avoir des informations ou des interviews, souvent après moult vaines tentatives il en informe la Maison mère qui se charge de régler immédiatement l’affaire. Elle appelle seulement son correspondant pour lui dire « vas à telle heure dans tel lieu » et le tour est joué. C’est si dur d’être journaliste au Niger !
L’un dans l’autre, aussi bien concernant la presse que concernant tous les autres secteurs, il faut bien que nos hommes politiques finissent par se convaincre que la force d’un pays réside dans des principes justes et uniques pour tout le monde. Mais défendre et bafouiller les principes de l’Etat de droit, de la démocratie et des bonnes moeurs selon que l’on soit à la majorité ou à l’opposition ne fera jamais avancer un pays encore moins créer une Nation forte. Politiciens, de grâce laissez la presse grandir !

