Amères vérités: Les états généraux de la Justice Du rêve à la réalité
- Écrit par Bachirou Sounna (Le Canard déchaîné N° 562)
Les états généraux de la Justice viennent de prendre fin, il y a quelques jours. Des réflexions dignes de la Révolution française y ont été développées ; de beaux principes ont été édictés ; de belles dispositions ont été prévues.
Mais, tout ça, c’est de l’idéal, du rêve. Un rêve fou pour des citoyens confrontés à une réalité des plus têtues. Mais le rêve est utile dans la vie d’un homme. Il est même quelques fois indispensable, aussi bien pour les individus qui trouvent là un moyen d’escapade nécessaire pour espérer vivre des lendemains meilleurs que pour l’Etat qui fait du marketing politique en vendant du rêve à des populations affamées de justice. Les états généraux sont donc une opération de charme qui satisfait aux desideratas des gouvernants, tout heureux de vendre du rêve, synonyme de répit et d’autosatisfaction.
Le rêve, c’est de voir un jour la justice libérée de tous ces ripoux qui peuplent ses couloirs et qui, sous le manteau noir imposant du juge, posent des actes qui jurent d’avec la noblesse de la profession. Des juges qui profitent de la faiblesse du justiciable pour prononcer le divorce d’un couple avant de prendre la femme pour épouse comme ce fut le cas du juge Sadou Aladoua.. Des juges détourneurs de jeunes filles, maquilleurs de faits et manipulateurs de consciences. Des juges corrompus et corrupteurs qui ne doivent leur ascension fulgurante qu’aux courbettes dans les salons huppés des gouvernants du moment. Des juges marionnettes du politique, incapables de se faire valoir autrement que par le pilotage de dossiers à relents politiciens.
Des juges pourris qui pourrissent la justice, entretenant ainsi « l’espoir de l’impunité, la convoitise, l’envie, la cupidité, la haine, la concupiscence, etc. ». Des juges bien connus pour leurs forfaits mais qui ont pourtant eu le grave privilège de siéger et de réfléchir aux solutions qu’il sied d’envisager pour mettre fin à des fautes dont ils sont coutumiers. Le rêve vendu, c’est l’espoir de voir la justice nigérienne débarrassée de tous ces points noirs qui ternissent son image et qui l’éloignent chaque jour davantage des justiciables. Le rêve, c’est de voir la justice dépouillée de l’influence néfaste de l’argent, de la corrosion des trafics et des passe-droits.
Le rêve, c’est de voir la justice traquer les saigneurs de l’Etat et non simplement les voleurs de chèvres. Et Dieu seul sait que les dossiers sont si nombreux que tous les bureaux de tous les procureurs de la République réunis ne pourraient les contenir. Les traquer et les contraindre à restituer à l’Etat ce qu’ils lui ont pris. Il ne faut pas aller loin. L’histoire récente de ce douanier qui aurait corrompu un juge d’instruction pour se tirer d’affaire alors que le scandale était déjà dans la rue est la manifestation d’un cas qui invite, à la fois, à une enquête élargie et à la réflexion. Enquête élargie pour répondre au souci d’équité.
Le cas Assogba, chacun le sait, n’est pas une exception. Au contraire ! Il est même possible qu’il ne tienne pas le sommet du hit-parade. Jusqu’à ce que le contraire soit prouvé, le canard considère que le colonel Assogba est un bouc émissaire. Ou plutôt l’agneau du sacrifice sur une scène où il faut faire semblant. Réflexion également car la douane n’est pas, loin s’en faut, l’unique corps dans lequel la corruption et l’enrichissement illicite sont légion. Sa spécificité réside peut-être dans le fait que dans ce corps, les gens affichent de façon plus ostentatoire que tous les autres, les signes extérieurs d’aisance.
Ce n’est pas tant ce qui est pensé qui est mis en cause que le comportement, d’une part de ceux qui doivent le mettre en application, d’autre part de ceux qui sont chargés de veiller à son application.
Qu’en sera-t-il de toutes ces sales affaires qui ont défrayé la chronique un moment ? L’affaire Alkaly, du nom de ce directeur de cabinet adjoint du Général Salou Djibo qui a usé et abusé de son titre pour faire payer par le Trésor public des factures indues ; l’affaire Ouhoumoudou-Ankouraou qui a suffi à démystifier le discours pompeux de l’assainissement et à convaincre le citoyen nigérien qu’il existe une ligne de démarcation entre ceux dont rien ne saurait justifier la traduction devant la loi et ceux qui n’ont que leurs yeux pour pleurer; l’affaire des transitaires qui ont réussi, tout comme l’ancien préfet de Kollo, à se faire loger dans des chambres huppées d’hôpitaux (CHU et hôpital national), montrant ainsi que la prison est faite pour les petits larbins et non pour les gangsters d’Etat ; l’affaire du ministère des Transports où des fonctionnaires de l’Etat se sont permis de « fabriquer »
- c’est le mot des textes opposables aux citoyens et grâce auxquels ils ont pu détourner en toute tranquillité et dans une impression de légalité, des sommes mirifiques; l’affaire de l’OPVN où un individu, qui sait visiblement de qui tenir, a arnaqué l’Etat, détournant à son profit personnel des quantités énormes de vivres dans un pays qui tend généralement la main pour sauver ses populations de la faim et de la disette ; l’affaire de la vente de l’immeuble abritant l’ambassade du Niger à Lagos, vendue dans des conditions opaques, selon une démarche propre au marché informel ; l’affaire de ceci, l’affaire de cela, la gamelle est plus que remplie pour qui veut réellement assainir les comportements vis-à-vis de la chose publique.
Les voeux pieux et les velléités, même dans une circonstance aussi solennelle que celle de l’ouverture des états généraux de la Justice ne serviront à rien. Ou plutôt ne serviront qu’à accentuer le sentiment d’une justice à plusieurs étages : celle du sous-sol et du rez-de-chaussée n’ont rien à voir avec celle du 12e étage. Le président de la République sait de toute évidence que son message ne passera pas. Et pour cause, il le dit lui-même : « Les lois ne servent à rien s’il n’y a pas un glaive pour les exécuter… ». Le glaive, c’est d’abord lui. Il ne tient qu’à sa volonté pour que les Nigériens se réconcilient d’avec leur justice. Il ne tient qu’à lui pour que l’impunité zéro soit une réalité.
Il ne tient qu’à sa volonté pour que les juges enrôlent tous ces dossiers qui confortent les Nigériens dans leur sentiment que les états généraux ne changeront rien à la réalité. A-t-on vraiment besoin d’une si grande messe pour savoir ce qui se passe ? Les gouvernants doivent se résoudre à reconnaître la vérité. Ce n’est pas tant ce qui est pensé qui est mis en cause que le comportement, d’une part de ceux qui doivent le mettre en application, d’autre part de ceux qui sont chargés de veiller à son application. Le sondage dont les résultats ont été révélés par le président de la République traduit suffisamment la désaffection du citoyen nigérien vis-à-vis de la justice de son pays.
Le Président Issoufou s’est dit vivement interpellé. Il ne doit pas se contenter de le constater et de le confesser. Il doit réagir de la manière la plus vigoureuse en instruisant l’instruction et l’enrôlement de tous ces dossiers pendants qui empoisonnent l’atmosphère. Et à moins de se complaire dans une attitude insolite d’un magistrat suprême qui s’arrête parce que la tâche semble difficile, rien ne doit pouvoir l’en empêcher. Le Président Issoufou doit savoir qu’il en a si parlé qu’il ne sied plus de discourir sur le sujet. Il est désormais question d’agir. De la manière la plus vigoureuse et sans parti pris.
Ce qui est arrivé au Mali n’a rien à voir avec une prétendue couardise de nos frères maliens. C’est la résultante d’un cheminement que le Niger est en train d’emprunter.
L’Histoire, celle qui s’écrit avec un grand H, est implacable. Autant il est illusoire de faire du neuf avec du vieux, autant il est chimérique de vouloir changer les choses par un décret. Rien ne changera tant que des gangsters d’Etat patentés sont protégés, voire promus à de nouveaux postes de responsabilité alors que l’acte posé commande de les mettre hors d’état de nuire. Rien ne changera tant que la pédagogie de l’exemple fait cruellement défaut. Au contraire, nous nous acheminons, lentement mais sûrement, vers le syndrome malien. L’Etat cessera d’exister, les individus qui vont s’enrichir sur le dos de l’Etat vont s’accroître indéfiniment, la corruption et la concussion vont pourrir les institutions les plus sacrées et enfin de compte, la liberté et la sécurité des Nigériens seront en danger.
Ce qui est arrivé au Mali n’a rien à voir avec une prétendue couardise de nos frères maliens. C’est la résultante d’un cheminement que le Niger est en train d’emprunter. Le laisser-aller, l’installation progressive de l’anarchie, les détournements de deniers publics de plus en plus osés, les trafics de drogue face auxquels l’Etat ferme les yeux, etc., installent petit à petit un sentiment grandissant que seuls ceux qui n’ont pas l’opportunité de faire main basse sur les deniers publics se plaignent de cette propension dangereuse pour l’Etat. Dans tous les corps de l’Etat, de plus en plus d’hommes à l’aspect vénérable ne songent qu’à détourner de l’argent, soit-il en compromettant la survie d’autres Nigériens.
Dans la justice qui est aujourd’hui à l’ordre du jour, mais également dans la police, l’administration publique, la douane, etc. Le mouvement d’humeur des nouveaux gardiens de paix, la semaine dernière, traduit clairement ce danger encore mal cerné peut-être, mais qui progresse, telle une maladie sournoise, en attaquant les organes les plus vitaux de l’Etat. Sans que le médecin en chef prenne les mesures qu’il faut pour endiguer le mal. Quoi qu’on fasse, sans une lutte acharnée et sans merci contre la corruption et les détournements de deniers publics, les abus de biens sociaux et autres délits qui sont aujourd’hui courants, aucun programme de gouvernance ou de développement n’a la moindre chance de succès.
Combien de projets ont été carrément coulés ou éloignés de ses objectifs primordiaux par les agissements inconséquents de grands commis de l’Etat qui réclament une part avant d’apposer leur signature sur un document ? Car derrière le costume d’apparat qui suscite respect et considération se cache parfois le visage hideux d’hommes sans vergogne qui mettent en péril la vie de millions de Nigériens. Le projet de désensablement du fleuve Niger a tellement souffert de cette pratique de ces grands commis de l’Etat, tapis parfois jusque sous les lambris de la présidence. Ceci n’est pas un réquisitoire, c’est une contribution. Prenons le parti de la réalité et non celui du rêve. Les états généraux sont un rêve.
Voici la dure réalité à laquelle les Nigériens sont pressés de voir une volonté ferme s’attaquer.

Commentaires
Tout observateur averti sait que le syndrome malien est en marche. Ce n'est pas du pessimisme, mais du réalisme. Nous avons effectivement presque les mêmes prédateurs, la même insouciance pour la chose publique. Les grands dossiers ne sont plus un secret pour le grand public mais le voleur de l’œuf s’incruste en prison pendant que les barons sont libres. Je me demande où est-ce que ces juges-là trouvent le toupet de juger et prononcer des sentences sachant bien qu'ils sont voisins à des intouchables ? Et vous croyez que cette situation va perdurer ? Dieu ne laissera pas cela, c'est sûr. LUI, Il va rétablir les équilibres !
Pauvre Niger