La justice incomprise
- Écrit par BONKANO (Le Canard déchaîné N° 552 du 24 septembre 2012)
Les Nigériens sont très attachés à la justice.
La justice qui fonctionne sans parti pris et sans a priori ; celle qui s’exerce en toute objectivité et face aux décisions de laquelle le citoyen s’incline, sans rechigner, convaincu que le droit seul triomphe en toutes circonstances. Cette justice-là est encore attendue des Nigériens. En lieu et place, ils ont à faire à une justice pour le moins incomprise. Une justice imperméable par ses méthodes et ses approches et sur laquelle beaucoup de choses se disent.
Etre magistrat est une fonction délicate. Elle exige entre autres, en plus de l’esprit de rigueur, du sens de l’impartialité et de l’objectivité, une bonne dose de moralité irréprochable, voire, la croyance en Dieu. Un homme attiré par le bien matériel ne peut jamais être un bon juge, la tendance étant forte chez lui à utiliser les attributs et les privilèges liés à la fonction au service de ses propres desseins. Or, aujourd’hui, les enquêtes de moralité qui doivent servir à débusquer en amont lesmauvaises graines, sont si banalisées que des voyous parviennent aujourd’hui à porter la toge et à décider du sort des autres.
Lorsque vous discutez en privé avec certains magistrats, vous ne manquerez pas d’avoir la chair de poule en pensant à ce que les concernés eux-mêmes pensent d’une certaine race de magistrats. Les magistrats honnêtes et droits ? Il y en a et ils sont nombreux, ceux qui, dans l’intimité des causeries de salon, confient leurs inquiétudes grandissantes face à la propension constatée chez des magistrats, de plus en plus nombreux, à faire de leurs fonctions un moyen infaillible d’accumulat ion de prof its. Un homme raconte ; « j’ai été convoqué devant le juge par un monsieur avec qui je faisais des affaires et à qui je dois de l’argent.
Une fois devant le juge, je me suis vu rabrouer sans ménagement, sans aucune possibilité de placer le moindre mot. On m’a alors sommé de rembourser l’argent – près d’un million – avant une semaine ou j’aurai affaire au juge luimême. Je voulais expliquer que celui qui m’a convoqué était mon fournisseur et que la prestation pour laquelle il m’a fourni du matériel n’a pas encore été payé. Mais, en vain. Il m’a dit que je n’avais rien à dire et que si je m’entêtais, il m’envoyait en taule pour outrage à magistrat dans l’exercice de ses fonctions. Il ne s’est même pas rendu compte de la maladresse de sa démarche.
Je me suis finalement tiré d’affaire grâce à un parent magistrat qui est intervenu pour lui dire que j’étais UN TEL». UN TEL ! Oui, voilà comment se dénouent mille et une affaires judiciaires. Autrement, vous êtes face à une alternative douloureuse : ou bien vous déposez sur le bureau du juge l’argent que l’on vous réclame jusqu’au dernier centime ; ou bien vous êtes déféré en prison. Une approche que l’on pourrait être tenté de qualifier de chantage de la part d’un homme qui détient un pouvoir énorme sur vous : celui de vous expédier illico en prison.
Les malheurs de la justice ne sont pas uniquement dus aux faits des juges et des personnels de justice Comme tant d’autres qui se jouent dans le silence de certains cabinets de juges, le drame est que, dans certains cas, l’on se soucie peu de la vérité et du droit. On ne se donne même pas la même d’écouter les parties pour se faire son libre arbitre. On tranche net, sans connaître l’affaire dans toute sa réalité. Le canard pense que le pouvoir du juge de déférer sans avoir à se justifier devant qui que ce soit est une mesure visant à protéger le juge, luimême, contre les comportements irresponsables et parfois irraisonnés de citoyens désaxés.
Il confère au juge une force majeure devant laquelle tout citoyen doit s’incliner. C’est l’une des raisons pour lesquelles les jets de discrédits sur les décisions de justice ne sont pas permis. Autrement, c’est la voie ouverte à toutes les dérives. Il n’y aurait plus d’institutions reconnues pour dire le droit et en imposer l’application. Il n’y aurait plus, non plus, d’hommes à qui la société reconnaîtrait des pouvoirs aux fins de rendre la justice en toute équité.Dans la plupart des cas où l’argent où le trafic d’influence a pris le pas sur le droit, c’est la justice qui prend un sacré coup.
Mais puisque personne ne mesure, en temps réel, l’impact désastreux de ces coups de boutoir contre un édifice si fragile dans nos pays, nous marchons les yeux fermés jusqu’à ce que la violence du choc contre le mur infranchissable du ras-le-bol nous ramène brusquement à la réalité. Mais, il faut bien se le dire clairement : les malheurs de la justice ne sont pas uniquement dus aux faits des juges et des personnels de justice. Ils sont souvent le résultat d’une instrumentalisation politique dont les germes se trouvent dans notre façon de concevoir le pouvoir.
Un esprit purement villageois qui ne nous lâche pas, même lorsque, après une lutte acharnée et des promesses à la pelle, nous parvenions là où nous avons la latitude et les moyens de changer les choses. Notre société est malade. La justice est un des piliers de la démocratie. Mieux, elle est l’instrument par lequel un Etat fait germer dans la conscience collective le sentiment indispensable d’une égalité de tous les citoyens devant la loi ; le sentiment de l’existence de normes rigides que chacun se sent en devoir de respecter scrupuleusement. Le Niger, de ce point de vue, n’offre pas un exemple rassurant et encourageant.
Au contraire ! Tous les pouvoirs politiques ont connu leurs petits scandales judiciaires. Des affaires d’une extrême gravité qui ont été passées pour pertes et profits et dont l’impact sur les citoyens est plus que désastreux. Point besoin d’évoquer, ici, les affaires à relents politiques pour donner la mesure de la gravité du mal qui détruit les fondements de la démocratie et de l’Etat de droit. Le Niger,on peut le concéder, est tout au plus une démocratie qui cherche sa voie. Pas un Etat de droit. Or, sans la primauté du droit et le sentiment partagé de l’existence d’une justice sans visage, il est illusoire de rêver d’un Niger prospère.
La justice n’étant là que pour les pauvres hères qui n’ont pas volé assez pour corrompre qui il faut pour se soustraire à la loi, il y aura toujours et de plus en plus de genspour s’approprier les biens et les deniers publics. Ce sont là quelques amères vérités que le canard a décidé de partager avec les Nigériens pour une catharsis nécessaire afin deconstruire, ensemble, cette institution qui mérite de notre part, RESPECT ET CONSIDERATION. Que Dieu préserve le Niger et le bénisse !
