"Areva en Afrique : une face cachée du nucléaire français"
- Écrit par Naomi Stansly Binta (TRANSPARENCE N° 33)
"Le Niger, assis sur ses ressources minérales, les troisièmes de la planète, est toujours au dernier rang pour le développement humain. Etaitce bien la peine d'exploiter ces ressources depuis cinquante ans ?
Au moins les nigériens, tant qu'à être les plus déshérités du monde pourraient ne pas avoir inhalé de poussières radioactives ". Ces lignes sont de Odile Tobner, membre émérite de SURVIE, une association qui a vu le jour en 1984, à Paris en France, et qui mène des campagnes d'information des citoyens et d'interpellation des élus pour une réforme drastique de la politique de la France en Afrique et des relations Nord-sud. Ces propos sont consignés dans sa préface au livre " Areva en Afrique : une face cachée du nucléaire français ", écrit par un autre membre de la même association, Raphael Granvaud, et édité sur les presses de Agone. Ce livre s'inscrit dans sillage des " Dossiers noirs ", réalisés par l'Association Survie.
Odile Tobner plante ainsi le décor de cinquante années de relations/partenariat entre le Niger et son ancienne tutrice la France, basées sur une exploitation sans vergogne et sans retenue des ressources minières et d'ingérence dans la politique interne du Niger. Après cinquante ans d'exploitation de son uranium, la population du Niger est la plus terrible réfutation des différents discours " humanistes " et " mystificateurs ", tenus par les différents présidents qui se sont succédé à la tête de l'Etat français depuis cinquante ans. En effet, en juillet 1972 déjà, au cours d'une conférence de presse tenue à Niamey, le président français de l'époque, Georges Pompidou, faisait l'éloge de la générosité de la France, qui accorde au Niger une avance sur les futures recettes de l'exploitation :
" je ne voudrais pas terminer sans dire que cette action n'est jamais complètement désintéressée, l'affaire de l'uranium le montre bien, mais que fondamentalement elle est désintéressée. Elle est conduite par le sentiment, par le sens des responsabilités que l'on a vis-àvis de populations auxquelles jadis nous avons imposé notre domination et dont nous sentons, que vis-à-vis d'elles, nous gardons des responsabilités morales ". En mai 2006, à Cotonou au Bénin, et à Bamako au Mali, Nicolas Zarkozy, alors ministre de l'intérieur en précampagne électorale fit le voeu de rompre définitivement avec la Françafrique : " Il nous faut construire entre l'Afrique et la France, une relation nouvelle, assainie, décomplexée, équilibrée, débarrassée des scories du passé et des obsolescences.
Cela implique plusieurs changements de fond. D'abord, cette relation doit être plus transparente. Il nous faut la débarrasser des réseaux d'un autre temps, des émissaires officieux. Le fonctionnement normal des institutions politiques et diplomatiques doit prévaloir sur les circuits officieux qui ont fait tant de mal par le passé. Il faut définitivement tourner la page des complaisances, des secrets et des ambiguïtés…La politique de la France en Afrique aurait pour seul objectif de s'approprier des ressources géologiques du continent. Ou est la vérité ? A ceux qui pensent cela, je veux quand même rappeler qu'il n'existe plus de compagnie minière française… La France, économiquement n'a pas besoin de l'Afrique ".
Mensonge, oubli ou mauvaise foi, nulle part, il n'est évoqué les noms des compagnies françaises présentent sur le sol africain et qui s'adonnent à un pillage massif et honteux des ressources du sous sol africain, pour le compte des seuls intérêts français. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : Areva par contre, après la Cogéma et Framatone, a accumulé un capital de plus de quatre milliards d'euros. Ce qui fait d'elle la 36eme entreprise française, EDRF étant la 7eme. A la date d'aujourd'hui, le bénéfice annuel d'Areva tourne autour de 770 millions de dollars, tandis que le budget du Niger est de 320 millions de dollars. Une exploitation et des bénéfices aussi faciles, qui ont permis à la France d'engranger à fond dans le piège du nucléaire, qui produit 80% de son électricité, cas unique dans l'économie mondiale.
En effet, les pays industrialisés, Allemagne, Royaume-Uni, Japon, sont au-dessous de 30% et les Etats-Unis à moins de 20%, la moyenne mondiale étant de 18%. " alors que ces pays s'engagent dans une politique de sortie du nucléaire, en France la question est taboue, même à gauche, indique l'auteur de " Areva en Afrique ", soulignant au passage que cet oubli d'Areva au Niger est la conséquence de l'un des principaux mensonges sur lequel a été bâtie la politique française depuis près de quarante ans, à savoir, " l'indépendance énergétique du pays grâce au nucléaire ". C'est une simple évidence, pour produire de l'électricité nucléaire, il faut disposer de l'uranium, et cet uranium est importé en totalité depuis la fermeture de la mine française en 2009.
" Le boniment de Nicolas Sarkozy s'ajoute à une longue liste de nondits, de fables et de mensonges pratiqués dès lors qu'il est question du nucléaire ou de la politique africaine de la France. Les deux sujets sont d'ailleurs liés dès l'origine puisque l'uranium alimentant le nucléaire civil et militaire provient depuis longtemps et pour une large part du sous sol africain. Le contrôle de l'uranium, avec celui du pétrole et d'autres ressources, fut l'une des raisons du maintien d'un dispositif de domination économique, politique et militaire de la France sur ces anciennes colonies, au lendemain de leur indépendance ", affirme Raphael Granvaud. Ces pays africains ayant servi et qui servent encore de vaches laitières à la France, ont pour noms : Madagascar, Gabon, Centrafrique, Niger, Congo, Mali, Tchad...
Dans ce jeu, les acteurs historiques du nucléaire français sont les mêmes que ceux de la Françafrique, ce qui fait que l'approvisionnement en uranium s'est trouvé au croisement d'une double omerta, d'une double raison d'Etat : celle qui est propre à la filiale du nucléaire et celle qui résulte des mécanismes de dissimulation du néocolonialisme. Pour l'auteur, il va de soi pour la quasi-totalité de la classe politique française, depuis des décennies, que c'est ainsi que la France garde son " rang " dans le monde, justifie sa place de membre permanent du conseil de sécurité à l'ONU, et reste enfin une petite " grande puissance ". " Cette double confiscation du débat démocratique explique les conditions dans lesquelles la France s'est procuré pendant si longtemps un uranium au meilleur coût sont encore largement méconnues aujourd'hui.
Qui se soucie en France du soutien que les autorités ont apporté aux régimes autoritaires qui se sont succédé au Niger depuis les indépendances ? Les évènements de ces dernières années ont pourtant confirmé que l'ingérence française dans la vie politique nigérienne se poursuit, même si les rapports de force ont évolué ", indique l'auteur. Ce livre de 300 pages, si dense et si riche en informations et révélations est structuré autour de six grands chapitres : Les ancêtres d'Areva en Afrique : de l'exploration coloniale à l'exploitation néocoloniale ; Cinquante ans d'ingérence néocoloniale pour l'uranium au Niger ; Nouveau bras de fer franco-nigérien sur le prix de l'uranium ; Areva au Niger : une triple catastrophe ; Areva à la conquête de l'Afrique ; Les empêcheurs de communiquer en rond : résistances et mobilisations.
Ce livre est aussi riche en renseignements et apporte un éclairage sur des sujets aussi mystérieux que tabou au Niger, tels le pacte néocolonial qui a conduit à la chute du régime de Diori Hamani, les relations " conciliantes " entre le régime militaire de Kountché et la France, la décrispation et la démocratie contre la France. Il éclaire sur l'évolution du marché de l'uranium, les entreprises chinoises dans le pré carré français, les soupçons de collusions entre la France et la rébellion touarègue. Il éclaire sur le coup d'état constitutionnel annoncé par l'ancien président Tandja Mamadou, le coup d'Etat militaire du 18 février 2010 et les relations entre la France et le CSRD présidé par le général de corps d'armée Djibo Salou. Il éclaire aussi sur les relations actuelles entre la France et le régime du président issoufou Mahamadou.
Ce livre met aussi un accent d'honneur sur les conséquences dramatiques de l'exploitation de l'uranium sur les populations et sur l'environnement. Areva en Afrique, un livre à lire...

Commentaires
Courage et bonne lecture
http://books.google.fr/books?id=pZV9tgAACAAJ&dq=Areva+en+Afrique+:+une+face+cach%C3%A9e+du+nucl%C3%A9aire+fran%C3%A7ais&hl=fr&sa=X&ei=3fPKUJyVMYfKsgaXw4CQAQ&ved=0CDYQ6AEwAA